Le Japon d'Asiemutée

"Un chemin de mille lieux commence toujours par un premier pas" Lao Tseu Mon premier pas au Japon m'a été fatal ... je suis tombée sous le charme du pays du Soleil Levant, de sa culture, de ses paysages ... et je ne m'en suis pas encore relevée !!

31 décembre 2009

Akemashite omedetô ... bonne année !!

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C'était le vingt-neuf décembre. Oki se rendait à Kyôtô pour y entendre les cloches de fin d'année.

DSCN0526Depuis combien d'années, la veille du jour de l'An, Oki avait-il pris l'habitude d'écouter, retransmis par la radio, le carillon des cloches annonçant le passage d'une année à l'autre ? Depuis quand cette émission existait-elle ? Oki, probablement, n'avait jamais manqué de l'écouter, ainsi que les commentaires des speakers qui présentaient, les unes après les autres, les célèbres cloches des vieux monastères disséminés à travers le pays. Comme l'année révolue allait céder sa place à la nouvelle année, les présentateurs étaient enclins dans leurs commentaires à prononcer de belles phrases sur un ton de déclamation. Marquant de longs temps d'arrêts, la vieille cloche d'un monastère bouddhique sonnait, et l'écho qu'elle laissait derrière elle faisait songer au temps qui s'écoule et incarne l'âme du vieux Japon. Aux cloches des monastères situés dans le nord du pays succédaient les cloches du Kyûshû, mais chaque veille du jour de l'An s'achevait avec les cloches des monastères de Kyôtô. Les monastères étaient si nombreux à Kyôtô que la radio diffusait parfois les sons mêlés de cloches innombrables.

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DSCN3809Au même moment, sa femme et sa fille confectionnaient dans la cuisine divers mets pour fêter le Nouvel An, mettaient un peu d'ordre dans la maison, préparaient leurs kimonos ou arrangeaient des fleurs et, tandis qu'elles vaquaient à leurs occupations, Oki s'asseyait dans le salon et écoutait la radio. Pendant que les cloches sonnaient, il jetait, non sans émotion, un regard en arrière sur l'année qui se terminait. Selon les années, l'émotion qu'il éprouvait se révélait violente ou douloureuse. Parfois, le regret et la tristesse le déchiraient. Mais le tintement des cloches trouvait toujours un écho dans son coeur, même lorsque la sentimentalité qu'il discernait dans les propos comme la voix des speakers le dégoûtait. Et c'est pourquoi l'idée de se rendre à Kyôtô un trente et un décembre, et non plus par l'intermédiaire de la radio, les cloches des vieux monastères le tentait depuis de longues années.

Yasunari KAWABATA

Tristesse et beauté

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Première traînée de brume
sur le kimono du jour de l'an
un ourlet de nuées

Nagai Kafû

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明けましておめでとうございます

Akemashite omedetô !!


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Tous mes voeux, que la nouvelle année vous apporte santé, amour, bonheur, sérénité ... enfin tout ce que vous désirez !!

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28 décembre 2009

Artistes de rue au parc Ueno ...

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DSCN9080Le directeur les aimait d'un amour fervent. Mais il n'entendait pas relâcher les corrections dont était passible tout novice. Il lui semblait que plus ses corrections étaient rigoureuses, plus elles imprimaient de belles nuances à leur vie d'artistes de cirque, constamment en proie au danger, à la précarité et à une détresse sans issue.
Il avait l'habitude de voir la piste de derrière le rideau, quand il se retirait après avoir salué le public.
Entre la fumée de cigarettes et la buée de la respiration, la piste était enveloppée dans une brume dorée. Les milliers de spectateurs paraissaient solennels. Par-dessus leurs têtes s'étendait un espace souillé, sombre et vaste. C'était l'univers du cirque : dans les moindres recoins, ils se plaçaient aussitôt et installaient des étoiles scintillantes. A cause du vent qui soufflait à travers la toile, cet espace semblait flottant, il enflait dans les ténèbres et ondoyait. Comme des poissons des mers profondes, un homme et une femme, vêtus de papier d'argent et de fer-blanc coloré, s'élevaient par moment dans les hauteurs. Alors, de cette foule opaque des abîmes, montait un brouhaha joyeux qui déchirait les tympans.

Tout là-haut, le miracle s'accomplissait avec une modestie et une retenue étranges. L'homme et la femme à demi nus esquissaient une étreinte furtive et merveilleuse, comme deux dieux. Après quoi, le trapèze sombre aux cordes interminables oscillait en entraînant paresseusement le temps trouble de ces hauteurs. Pour toujours.

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Par une fissure au faîte du chapiteau, on devait percevoir la mer, mais personne ne l'a jamais vue. Personne ne l'a vue, mais on dit que, la nuit au clair de lune, la surface de la mer scintille comme un maquereau. A travers cette fente, le clair de lune filtrait de temps à autre. Pour la séance du soir, le dimanche, quand la trapéziste s'élevait, son cache-coeur se nuançait de délicates lueurs pâles.
Dans l'orchestre éclatèrent soudain les sonorités stridentes des trompettes.
Le garçon et la fille entraient en piste.
La fille portait plusieurs jupons de tulle superposés, aux broderies brillantes. Ses pieds nus étaient chaussés de souliers argentés à l'éclat inquiétant. Le garçon était vêtu en prince, d'un manteau de velours violet émaillé de petits miroirs en forme d'étoile. Sur un justaucorps en mailles argentées, censé représenter une armure, il arborait sur la poitrine, un blason orné d'un lys écarlate.
Main dans la main, ils se précipitèrent au centre pour esquisser de ravissantes révérences, avec des gestes de mimes.
Le public applaudit en poussant des cris d'enthousiasme délirant. Le directeur vit que des larmes attendries brillaient dans les yeux des spectateurs.
P., redressant les épaulettes de son gilet rayé jaune et noir, tapota dans le dos du directeur d'un air fier.
Ce dernier ne répondit pas. Car, tout comme les spectateurs, il affichait une expression extatique, la bouche entrouverte. Ses yeux brillaient de cette sympathie que le spectacle d'un être humain peut inspirer à un autre être humain.
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Extrait d'Une matinée d'amour pur de Yukio MISHIMA (Le cirque)
Photos prises au parc Ueno (Tokyo) en mai 2009

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26 décembre 2009

La langue inconnue ...

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Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique et l'inconcevable ; défaire notre "réel" sous l'effet d'autres découpages, d'autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l'énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir, jusqu'à ce qu'en nous tout l'Occident s'ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d'une culture que précisément l'histoire transforme en "nature".

Extrait de l'Empire des signes de Roland BARTHES
Photos prises à Ueno (Tokyo) en mai 2009




Enfant, j'aimais à m'inventer des langues que moi seule comprenais ; inversement, j'aimais aussi écouter des langues que je ne comprenais pas. Adulte, je n'invente plus de langue, mais j'aime toujours écouter une langue étrangère inconnue - comme le japonais - même si quelques mots me sont maintenant devenus familiers.
Etrangement, j'ai besoin de cette incompréhension pour me sentir totalement dépaysée, pour m'évader, retrouver une certaine sérénité. Quitte à paraître encore plus saugrenue, je regarde aussi des films japonais non sous-titrés, d'Ozu notamment ... pas plus tard qu'hier d'ailleurs j'ai regardé Still Walking le magnifique film de Kore-Eda Hirokazuen dans sa
version originale. Les attitudes, les expressions et les silences en disent souvent bien plus long que de grands discours ... non ?
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18 décembre 2009

Soie ...

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きぬ

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Quand il se réveilla, il vit autour de lui le village qui s'apprêtait à se remettre en route. Il n'y avait plus les tentes. La chaise à porteurs était encore là, ouverte. Les gens montaient dans les chariots, en silence. Il se leva, regarda longuement autour de lui, mais les yeux qui croisaient les siens avaient tous une forme orientale, et se baissaient aussitôt. Il vit des hommes armés, et des enfants qui ne pleuraient pas. Il vit les visages muets qu'ont les gens quand ils sont en fuite. Et il vit un arbre, au bord de la route. Et accroché à une branche, pendu, le garçon qui l'avait amené jusque-là.

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Hervé Joncour s'approcha, et resta là un moment, à le regarder comme hypnotisé. Puis il dénoua la corde attachée à l'arbre, recueillit le corps du jeune garçon, l'étendit sur le sol et s'agenouilla près de lui. Il n'arrivait pas à détacher ses yeux de ce visage C'est ainsi qu'il ne vit pas le village se remettre en chemin mais entendit seulement, comme de très loin, le bruit de cette procession qui le frôlait, remontant la route. Il ne leva pas les yeux, même quand il entendit la vois d'Hara Kei, à deux pas de lui, qui disait :

- Le Japon est un très ancien pays, le saviez-vous ? Sa loi est très ancienne : elle dit qu'il existe douze crimes pour lesquels il est permis de condamner un homme à mort. Et l'un de ces crimes est d'accepter de porter un message d'amour pour sa maîtresse.

Hervé Joncour ne quitta pas des yeux le visage du jeune garçon tué.

- Il ne portait aucun message d'amour.

- C'est lui qui était un message d'amour.

Hervé Joncour sentit quelque chose appuyer contre sa nuque, et lui faire courber la tête vers le sol.

C'est un fusil, Français. Je vous demande de ne pas lever les yeux.

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Hervé Joncour ne comprit pas tout de suite. Puis il entendit, dans le bruissement de cette procession en fuite, le son doré de mille clochettes minuscules qui se rapprochaient, petit à petit, et bien qu'il n'eût devant les yeux que cette terre noire, il l'imaginait, cette chaise à porteurs, oscillant comme un pendule, il la voyait presque remonter le chemin, mètre par mètre, se rapprocher, lente mais implacable, portée par ces sons qui deviennent de plus en plus forts, et de plus en plus proches, proches à le frôler, un vacarme doré, là, devant lui, exactement devant lui maintenant - à cet instant précis - devant lui.

Herve Joncour releva la tête.

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Des étoffes merveilleuses, des tissus de soie, tout autour de la chaise à porteurs, mille couleurs, orange, blanc, ocre, argent, pas la moindre ouverture dans ce nid magnifique,  juste le bruissement de ces couleurs ondoyant dans l'air, impénétrables, plus légères que rien.

Hervé Joncour n'entendit pas une explosion faucher sa vie. Il sentit le canon du fusil s'écarter, et la voix d'Hara Kei dire doucement :

- Allez-vous-en, Français. Et ne revenez plus jamais.

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Alessandro BARICCO

SOIE

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Photos prises à Kyoto en octobre 2009

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Soies - collections du musée Guimet

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Rouleaux tissés or, platine et soie
Scènes du Dit du Genji
Yamaguchi Itaro (début du 20ème siècle)

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Trois femmes sous les érables rouges de Shunman Kubo

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Chuken, costume du théâtre Nô
Fils d'or et soie (19ème siècle)

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Paravent à décor de kimonos (vers 1650)

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Robe Noh à motifs de narcisses et feuilles de murier
Fils de métal et soie (époque Edo)

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Kimono de l'époque Edo (1603)

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Robe Kaori en brocart de soie de l'époque Edo

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Passez de belles fêtes de Noël !!!!

Dewa mata ...

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15 décembre 2009

Maiko de Gion-Kobu ...

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Je n'avais pas besoin de savoir compter pour constater que j'étais devenue la plus populaire des maiko de Gion-Kobu. Il suffisait de regarder mon emploi du temps. J'avais des engagements pour un an et demi. Mon programme était si chargé que les clients devaient confirmer leur réservation un mois à l'avance. Pourtant je ménageais toujours un peu de temps en cas d'imprévu. Et quand, au cours de la journée, je voyais que j'avais une fenêtre dans mes horaires, j'en profitais pour accorder quelques minutes par-ci, par-là, et demandais à Kuniko de noter ces rendez-vous supplémentaires sur mon agenda.

Pendant les six ans où j'ai été maiko, de quinze à vingt et un ans, je n'ai pas eu un instant de libre. J'ai travaillé sept jours sur sept, d'un bout à l'autre de l'année. Sans prendre une seule journée de vacances.

J'étais la seule à l'okkiya Iwasaki à ne jamais m'accorder de repos, peut-être aussi la seule à Gion-Kobu, pour ce que j'en sais. Mais je ne me plaignais pas, c'était mieux que d'être au chômage.

Je ne savais pas ce que c'était de s'amuser. Quand il m'arrivait de me retrouver en compagnie de mes camarades dans des lieux publics, je trouvais cela épuisant.

Dès que je posais le pied en dehors de l'okiya, je me métamorphosais en "Mineko de Gion-Kobu", trainant dans mon sillage partout où j'allais une ribambelle d'admirateurs. Et il fallait que je me montre à la hauteur de mon rôle. Si quelqu'un souhaitait faire une photo de moi, je prenais la pose. Si quelqu'un voulait un autographe, je ne refusais jamais.

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Ce rôle, je le tenais si bien que j'avais l'impression que je n'étais plus rien d'autre qu'une maiko. Pourtant, je n'aimais rien mieux que de rester à la maison à méditer, à lire, à écouter de la musique. C'étaient là mes seuls moments de vraie détente.

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DSCN0847Il est difficile d'imaginer un monde où tous ceux qui vous entourent sont en rivalité avec vous, vos amies, vos soeurs, jusqu'à votre mère. Parfois, tout était confus et se heurtait dans mon cerveau. J'étais incapable de distinguer mes amis de mes ennemis, je ne savais si je devais croire ou non ce qu'on me racontait. Si bien qu'au bout d'un certain temps, je finis par souffrir de troubles névrotiques : je ne dormais plus ou très mal, j'avais des crises d'anxiété, du mal à parler.

Comme je craignais que mon état ne s'aggrave, j'ai pris la résolution de "m'exercer" à rire. Je m'achetai des piles de disques comiques japonais que je me passais tous les jours. Je m'efforçais d'inventer des tours malicieux pour mes ozashiki, de visualiser la salle de banquet comme un terrain de jeu.

Ce stratagème s'avéra efficace. Je me sentis vite mieux et, peu à peu, je fus de nouveau capable de me concentrer sur ce qui se passait autour de moi. On peut apprendre la danse ou toute autre forme d'art, mais animer un ozashiki ne s'enseigne pas. Ils sont tous différents, même au sein de la même ochaya. Dès que l'on entre dans la salle, on peut juger du niveau de revenus du client. Le tokonama est-il précieux ? La vaisselle est-elle en porcelaine ? Les plats proviennent-ils d'un traiteur huppé ? D'un seul coup d'oeil, une geiko expérimentée enregistre ces détails et adapte son approche. L'éducation artistique acquise auprès de mes parents me procurait dans ce domaine une bonne longueur d'avance sur les autres.

Ensuite, il faut divertir le client. Apprécie-t-il plutôt la danse, la conversation ou les jeux de société ? Une fois que l'on a appris à connaître un client, on sait d'avance à quoi il s'attend, ce qui rend la tâche plus aisée.

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Les ochaya ne servent pas seulement aux loisirs. Ce sont des lieux où se conduisent les affaires économiques et politiques du pays. Un ozashiki fournit un cadre tranquille et agréable à des discussions sérieuses.

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Dans certaines circonstances, la geiko est tenue de s'effacer, son professionnalisme lui dicte de se fondre dans le décor. Si besoin est, elle se poste à l'entrée de la salle pour avertir le client au cas où quelqu'un approcherait, ce qu'elle lui fait savoir par un signal convenu. Ou bien elle informe le nouvel arrivant que les clients ne désirent pas être dérangés.

 

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Extrait de Ma vie de geisha
de Minako IWASAKI

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Photos prises à Gion-Kobu en octobre 2009
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13 décembre 2009

Des millions de corps ...

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Un Français (sauf s'il est à l'étranger) ne peut classer les visages français ; il perçoit sans doute des figures communes, mais l'abstraction de ces visages répétés (qui est la classe à laquelle ils appartiennent) lui échappe. Le corps de ses compatriotes, invisible par situation quotidienne, est une parole qu'il ne peut rattacher à aucun code ; le déjà vu des visages n'a pour lui aucune valeur intellectuelle ; la beauté, s'il la rencontre, n'est jamais pour lui une essence, le sommet ou l'accomplissement d'une recherche, le fruit d'une maturation intelligible de l'espèce, mais seulement un hasard, une protubérance de la platitude, un écart de la répétition. Inversement, ce même Français, s'il voit un Japonais à Paris, le perçoit sous la pure abstraction de sa race (à supposer qu'il ne voie simplement en lui un Asiatique) : entre ces très rares corps japonais, il ne peut introduire aucune différence ; bien plus : après avoir unifié la race japonaise sous un seul type, il rapporte abusivement ce type à l'image culturelle qu'il a du Japonais, telle qu'il l'a construite à partir, non point même des films, car ces films ne lui ont présenté que des êtres anachroniques, paysans ou samouraïs, qui appartiennent moins au "Japon" qu'à l'objet : "film japonais", mais de quelques photographies de presse, de quelques flashes d'actualité : et ce Japonais archétypique est assez lamentable : c'est un être menu, à lunettes, sans âge, au vêtement correct et terne, petit employé d'un pays grégaire.
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DSCN7628Au Japon, tout change : le néant ou l'excès de code exotique, auxquels est condamné chez lui le Français en proie à l'étranger (dont il ne parvient pas à faire de l'étrange), s'absorbe dans une dialectique nouvelle de la parole et de la langue, de la série et de l'individu, du corps et de la race (on peut parler à la lettre de dialectique, puisque ce que l'arrivée au Japon vous dévoile, d'un seul et vaste coup, c'est la transformation de la qualité par la quantité, du petit fonctionnaire en diversité exubérante). La découverte est prodigieuse : les rues, les magasins, les bars, les cinémas, les trains déplient l'immense dictionnaire des visages et des silhouettes, où chaque corps (chaque mot) ne veut dire que lui-même et renvoie cependant à une classe ; ainsi a-t-on à la fois la volupté d'une rencontre (avec la fragilité, la singularité) et l'illumination d'un type (le félin, le paysan, le rond comme une pomme rouge, le sauvage, le lapon, l'intellectuel, l'endormi, le lunaire, le rayonnant, le pensif) source d'une jubilation intellectuelle, puisque l'immaîtrisable est maîtrisé. Immergé dans ce peuple de cent millions de corps (on préfèrera cette comptabilité à celle des "âmes"), on échappe à la double platitude de la diversité absolue, qui n'est finalement qu'une répétition pure (c'est le cas du français en proie à ses compatriotes) et de la classe unique, mutilée de toute différence (c'est le cas du Japonais petit fonctionnaire, tel qu'on croit le voir en Europe).

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Cependant, ici comme dans d'autres ensembles sémantiques, le système vaut par ses points de fuite : un type s'impose et néanmoins ses individus ne sont jamais trouvés côte à côte ; à chaque population que le lieu public vous découvre, analogue en cela à la phrase, vous saisissez des signes singuliers mais connus, des corps neufs mais virtuellement répétés ; dans une telle scène, jamais à la fois deux endormis ou deux rayonnants, et cependant l'un et l'autre rejoignent une connaissance : le stéréotype est déjoué mais l'intelligible est préservé.

Ou encore - autre fuite du code - des combinaisons inattendues sont découvertes : le sauvage et le féminin coïncident, le lisse et l'ébouriffé, le dandy et l'étudiant, etc., produisant, dans la série, des départs nouveaux, des ramifications à la fois claires et inépuisables.

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On dirait que le Japon impose la même dialectique à ses corps qu'à ses objets : voyez le rayon des mouchoirs dans un grand magasin : innombrables, tous dissemblables et cependant nulle intolérance à la série, nulle subversion de l'ordre.

Ou encore les haïku : combien de haïku dans l'histoire du Japon ? Ils disent tous la même chose : la saison, la végétation, la mer, le village, la silhouette, et cependant chacun est à sa manière un évènement irréductible.

Ou encore les signes idéographiques : logiquement inclassables, puisqu'ils échappent à un ordre phonétique arbitraire mais limité, don mémorable (l'alphabet) et cependant classés dans les dictionnaires, où ce sont - admirable présence du corps dans l'écriture et le classement - le nombre et l'ordre des gestes nécessaires au tracé de l'idéogramme qui déterminent la typologie des signes.

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De même les corps : tous japonais (et non : asiatiques), formant un corps général (mais non pas global, comme on le croit de loin), et pourtant vaste tribu de corps différents, dont chacun renvoie à une classe, qui fuit, sans désordre, vers un ordre interminable ; en un mot : ouverts, au dernier moment, comme un système logique.

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Le résultat - ou l'enjeu - de cette dialectique est le suivant : le corps japonais va jusqu'au bout de son individualité (comme le maître Zen, lorsqu'il invente une réponse saugrenue et déroutante à la question sérieuse et banale du disciple), mais cette individualité ne peut être comprise au sens occidental : elle est pure de toute hystérie, ne vise pas à faire de l'individu un corps original, distingué des autres corps, gagné par cette fièvre promotionnelle qui touche tout l'Occident. L'individualité n'est pas ici clôture, théâtre, surpassement, victoire ; elle est simplement différence, réfractée, sans privilège, de corps en corps. C'est pourquoi la beauté ne s'y définit pas, à l'occidentale, par une singularité inaccessible : elle est reprise ici et là, elle court de différence en différence, disposée dans le grand syntagme des corps.

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Extrait de "L'empire des signes"
de Roland BARTHES


Photos prises à Shibuya en mai 2009
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Brillant sémiologue, Roland BARTHES a trouvé au Japon un lieu tout naturel pour ses interrogations sur les signes ... et a écrit cet ouvrage indispensable à qui essaie de comprendre  le Japon, les Japonais, l'autre ...  La lecture n'en est pas toujours très compréhensible pour la profane que je suis, mais même lorsque l'on a l'impression de ne rien capter, il reste toujours cette part de l'écriture de BARTHES qui s'adresse directement aux sens, à un sixième sens proche de l'inconscient ...

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07 décembre 2009

Fragment des Carnets du Japon de Nicolas Bouvier ...

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Le ciel

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n'est pas usurier

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mais je sais qu'il me demandera des comptes

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pour chacune des journées

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passées dans cette paix

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dans ces grands arbres

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dans cet espace

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luxe suprême

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du Japon

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Nicolas BOUVIER
Le vide et le plein
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05 décembre 2009

Le jardin zen ...

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24 novembre 2009

Le jour des champignons hilarants ...

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A cette époque, mon fils allait déjà à l'école, je pense. Et nous allions toujours marcher tous les trois ensemble. C'était exactement au même moment de l'année que maintenant. Il y avait eu une longue période de pluie, la montagne avait pris de magnifiques teintes rouges, mais beaucoup de ces belles feuilles écarlates étaient tombées, frappées par la pluie. Je portais de simples chaussures de sport, et j'ai trébuché à deux reprises, en m'enfonçant dans la boue. Ma femme, elle, avec ses chaussures de montagne, avançait sans la moindre difficulté. Je dois reconnaître qu'elle n'a jamais cherché à montrer sa supériorité. Têtue, oui, mais sans la moindre trace de méchanceté ou de mauvais esprit.



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Après avoir marché pendant un certain temps, nous avons fait halte et nous avons mangé chacun deux rondelles de citron macérées dans du miel. Les choses acides, ce n'est pas vraiment mon fort, mais comme ma femme prétendait qu'il n'y avait pas de randonnées en montagne sans citron au miel, je n'allais pas l'ennuyer en protestant. D'ailleurs, à supposer que j'aie refusé d'en manger, elle ne se serait pas fâchée pour autant, mais de même que les vagues engendrent au large une lame énorme à laquelle on ne s'attendait pas, la colère qui imperceptiblement s'accumule peut avoir un effet imprévisible sur la vie quotidienne ... La vie conjugale, c'est à cela que ça ressemble, je crois.

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Mon fils détestait encore plus que moi le citron. Dès qu'il avait mis dans sa bouche les tranches de citron au miel, il se levait et marchait vers les buissons. Il se mettait à ramasser consciencieusement les feuilles mortes qui jonchaient le sol. C'est un garçon qui a du raffinement, ai-je pensé, et j'ai voulu faire comme lui, ramasser les feuilles mortes. Je me suis approché, il était en train de creuser un trou, mine de rien. En vitesse, il creuse, vite, il crache les rondelles de citron, vite, vite, il referme le trou. Il faut croire qu'il avait une véritable aversion pour le citron. Ce n'était pas un enfant à gâcher la nourriture. Ma femme l'avait bien élevé.

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J'ai demandé à mon fils : tu détestes ça à ce point ? Il a eu un mouvement de surprise, puis a hoché la tête en silence. Papa aussi, tu sais ! ai-je ajouté, et il a souri d'un air rassuré. Quand il souriait, il ressemblait beaucoup à sa mère. Encore à présent, il lui ressemble beaucoup. Cela me fait penser que quand ma femme est partie sans laisser de traces, elle avait cinquante ans, c'est l'âge que va bientôt atteindre mon fils.

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Mon fils et moi, nous nous sommes accroupis pour ramasser les feuilles en vitesse, et ma femme nous a rejoints. Avec ses grosses chaussures de montagne, on n'a même pas entendu le bruit de ses pas ! Mon fils et moi avons sursauté en l'entendant nous appeler par-derrière. Figurez-vous que j'ai trouvé des champignons hilarants ! Elle nous a murmuré sa découverte à l'oreille.

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A quatre, la soupe aux champignons qui m'avait paru énorme a été vite engloutie. La saveur en était ineffable, et le goût très complexe en raison de la grande variété de champignons qui y mêlaient leur parfum. C'est le maître qui a utilisé l'adjectif "ineffable". Au milieu de la conversation, il a dit brusquement :
"Satoru, cet arôme qui se dégage est proprement ineffable !"

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Tournant les yeux vers le maître, Satoru a répondu : "ça vous ressemble tout à fait de parler ainsi !" et il a incité le maître à poursuivre son récit. "Alors, qu'est-ce qui s'est passé avec les fameux champignons ?" Et Tôru d'ajouter : "au fait, comment elle a fait son compte pour savoir que c'étaient des champignons hilarant ?"

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"Ma femme, en plus du livre Les plaisirs des randonnées autour de Tôkyô, ne se séparait jamais d'une sorte de petit dictionnaire des champignons, du genre Tout savoir sur les champignons. Avant de partir en randonnée, elle ne manquait jamais de fourrer dans son sac à dos ces deux volumes. Cette fois encore, tout en ouvrant son dictionnaire à la page champignons hilarants elle a répété avec insistance : c'est bien ça, il n'y a pas de doute, c'est bien ce champignon !
Admettons. Et alors, qu'est-ce qu'on fait ? ai-je demandé.
Quelle question ! On les mange, voyons ! a-t-elle répondu.
Es-tu bien sûre qu'ils ne sont pas vénéneux ?
Maman, je t'en prie !
Ma question et la prière de mon fils ont été presque simultanées, mais ma femme a été plus rapide encore, et sans même se donner la peine d'enlever un peu de la terre qui recouvrait le chapeau, la voila qui enfourne un champignon dans sa bouche. Tout en faisant remarquer : cru, ce n'est pas évident ! en même temps, elle a avalé une tranche de citron macéré dans du miel. Depuis cet incident, ni mon fils ni moi-même n'avons plus jamais mangé de citron au miel.

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La suite a été mouvementée. Pour commencer, mon fils s'est mis à pleurer.
Maman va mourir ! criait-il entre ses larmes.
On ne meurt pas pour avoir mangé un champignon hilarant, tu sais ! Ma femme, sans se départir de son calme, tentait d'apaiser mon fils.
Moi, entraînant de force ma femme qui rechignait, j'ai repris en sens inverse le chemin par lequel nous étions arrivés, décidé à l'emmener dans un hôpital dès que nous aurions redescendu la montagne.
Alors que nous étions presque parvenus au pied de la montagne, les premier symptômes ont fait leur apparition. Même à une petite quantité comme celle-là suffit à déclencher les symptômes, a déclaré tranquillement le médecin de l'hôpital, mais j'ai eu pour ma part l'impression que les effets étaient assez considérables.

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Ma femme qui jusque-là était restée absolument maîtresse d'elle-même a commencé à émettre des pouffements, d'abord espacés, puis de plus en plus suivis, en un mot, elle s'est mise à rire. Je dis rire, mais il ne s'agissait en aucune façon d'un rire joyeux ou plaisant. C'était un rire qu'elle ne pouvait réprimer malgré tous ses efforts pour l'endiguer, comme si le corps n'obéissait plus, alors qu'en pensée, elle tentait de se dominer. C'était la voix de celui qu'un humour noir fait ricaner à n'en plus finir.
Mon fils était épouvanté, moi, je perdais mes moyens, quant à ma femme, les yeux remplis de larmes, elle n'en finissait pas de rire.
Picture_054Ca ne s'arrête pas, ce rire ? ai-je demandé, tandis que mon fils prenait sur lui, et ma femme de répondre d'un air douloureux : nooon, ma gorge, mes joues, ma poitrine, rien ne m'obéit plus ! sans pour autant cesser de rire. Quant à moi, j'étais en colère. Pourquoi cette femme qui était le mienne était-elle toujours la cause de problèmes ? Pour commencer, ça ne me plaisait pas tellement, cette façon de partir en randonnée tous les dimanches, pour dire la vérité. C'était la même chose pour mon fils. Je savais à quel point il aurait été heureux de rester tranquillement à la maison à fabriquer des maquettes, ou encore d'aller pêcher à la rivière pas loin, que sais-je. Pourtant, soumis au désir de ma femme, nous nous levions tôt le dimanche et nous parcourions les sentiers de la montagne de la région de Tôkyô, selon son bon plaisir. Et cela ne lui suffisait pas, il fallait encore qu'elle mange des champignons vénéneux !
Le médecin m'a appris avec nonchalance qu'une fois que le poison s'était infiltré dans le sang, les soins n'étaient pas d'une grande efficacité, pour ne pas dire pratiquement inopérants. En effet, comme il l'avait dit, l'état de ma femme ne s'est guère amélioré après le traitement. En fin de compte, son rire n'a pas cessé jusqu'à la fin de la journée. Nous avons pris un taxi pour rentrer, j'ai enfoui dans son futon mon fils qui, épuisé par les larmes, avait fini par s'endormir, et tout en regardant de travers ma femme qui riait de son côté dans le living, j'ai infusé du thé très fort. Elle a avalé son thé en riant, moi, j'ai bu dans la colère.
Enfin, les effets du poison ont commencé à se dissiper, ma femme a retrouvé son état normal, et moi, je lui ai fait un sermon. Est-ce que tu te rends compte à quel point tu as causé de l'embarras à tout le monde en cette seule journée ? Je l'ai sûrement sermonnée comme jamais je ne l'avais fait. Exactement comme si je m'adressais à mes élèves. Ma femme a écouté, la tête basse. Elle approuvait chacune de mes paroles. Je ne saurais dire combien de fois elle s'est excusée. A la fin, elle a dit d'un ton pénétré : vivre, en fait, c'est causer du tort à quelqu'un ...
Pas du tout. Moi, je ne cause de tort à personne ! C'est toi, personne d'autre, qui as ennuyé tout le monde ! Ne généralise pas, je te prie, ce qui n'est qu'un problème personnel ! J'étais en rage. Ma femme a de nouveau baissé la tête. Quand elle s'est enfuie, plus de dix ans après, c'est cette image d'elle qui m'est revenue à la mémoire, ma femme, les yeux baissés. Oui, c'était une personne à problèmes, mais je ne suis pas si différent. Moi qui croyais que nous étions complémentaires, à la manière de ces marmites fêlées qui trouvent quand même le couvercle qui leur convient ! Il faut croire que je n'étais pas le couvercle qu'il lui fallait ...

Hiromi KAWAKAMI
Les années douces

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21 novembre 2009

Le rendez-vous ...

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Deux ans après mes débuts de maiko, au cours d'un rituel appelé le mizuage, marquant le passage à une plus grande maturité, j'adoptai une coiffure différente et le ruban en soie rouge de mon chignon fut symboliquement coupé.

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Quand je demandai à maman Masako si je devais suggérer à mes clients de contribuer aux frais de cette cérémonie, elle se contenta de rire en disant :
- Qu'est-ce que tu me chantes là ? Je t'ai élevée pour être une femme indépendante. Nous n'avons pas besoin d'aide. L'okiya prend tout en charge.
Maman Masako, comme je l'ai déjà dit, était très économe. Pour ma part, tout en me sentant peu compétente dans ce domaine, je tenais à ne pas être un poids pour elle.
- Que dois-je faire, alors ?
- Pas grand chose. Il faut d'abord que tu changes de coiffure. Puis on donnera une petite fête pour annoncer la bonne nouvelle et distribuer des cadeaux à la famille, dont ces bonbons qui t'ont fait rougir quand tu avais quatorze ans.
Elle parlait de ces minuscules gâteaux de riz, les ekubo, signifiant "fossette", ayant un petit creux sur le dessus avec un minuscule cercle rouge au centre qui leur donne une apparence de tétons.

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La cérémonie se tint en octobre 1967. J'avais dis-sept ans. Nous avons fait une tournée dans le quartier avec nos petits présents sans omettre une seule de nos "relations" de Gion-Kobu.
Je laissais derrière moi le wareshinobu qui se porte au début de la formation pour arbore l'okufu, la coiffure de la maiko plus âgée. Ce changement dans mon apparence signalait à mes clients que j'approchais l'âge du mariage. Je commençais donc à recevoir des propositions. Les clients, qui étaient en général des hommes mariés, pensaient en moi pour leurs fils ou même parfois leurs petits-fils.

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La geiko de Gion-Kobu est une épouse très prisée aux yeux des riches et des puissants de mon pays. Hôtesse accomplie, ravissante, elle figure une compagne idéale pour ceux qui se meuvent dans les hautes sphères de la diplomatie ou des affaires internationales. En outre, elle apporte dans son trousseau un carnet d'adresses bien rempli qui peut se révéler utile à un jeune homme au début de sa carrière.
Du point de vue de la maiko, il est agréable d'épouser un homme qui a autant de panache que ceux qu'elle rencontre dans les banquets chaque soir de la semaine. Très rares sont celles qui ont envie de quitter les lumières de la fête pour s'enfermer dans une existence petite-bourgeoise. Les quelques geiko que j'ai connues ayant fait des mariages d'amour ont toutes fini le coeur brisé et l'amertume aux lèvres.

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Et qu'en est-il de celles qui sont les maîtresses de clients mariés ? Sur ce sujet, ce n'est pas un chapitre qu'il y aurait à écrire, mais un volume entier. Mettons que, sur son lit de mort, l'épouse d'un client convoque la geiko à son chevet pour la remercier en pleurant de prendre si bien soin de son mari. Elle meurt, la geiko se marie avec le veuf et tout finit comme dans un conte de fée.
Hélas, cela ne se passe presque jamais ainsi.

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Je me rappelle un incident particulièrement troublant.
Deux geiko avaient une liaison avec le même homme, un richissime négociant en saké. Chacune de son côté effectua une visite plutôt indélicate à son épouse pour la supplier de divorcer. Toutes les trois firent une scène au pauvre homme, qui se suicida.
Je reçus plus de dix propositions sérieuses. Je les repoussai toutes. Je venais tout juste d'avoir dix-huit ans, et il n'était pas question que j'envisage le mariage. Pour commencer, je ne pouvais imaginer ma vie sans la danse.
Par la suite, je sortis avec plusieurs jeunes gens. Cependant, accoutumée aux manières raffinées et à la conversation pétillante de leurs pères, je les trouvais, par contraste, mornes et ennuyeux à mourir. Après le film et une tasse de thé, je n'avais plus qu'une idée en tête : rentrer chez moi.


Mineko IWASAKI
Ma vie de geisha

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